Moise et Paul, le moulin mystique

Au centre, un moulin ; de part et d’autre Moise et Paul. Le premier, plus grand, presque droit, mais cependant vouté au dessus du moulin, le second, plus bas, davantage courbé, à la sortie de la meule, recueillant le grain moulu.

L’un et l’autre se ressemblent. Une barbe emblématique de l’âge peut-être, de l’expérience accumulée, ou mieux encore de l’humanité engrangée. Ainsi, pour les deux hommes, le temps a passé, il s’est déroulé, il pèse comme pèse dans leurs mains le grain. Si le grain et la farine se répandent, se sépare, les barbes s’unifient, même si elles ne sont pas aussi ordonnées que ne le sont les plis du vêtement.

Voilà un autre trait commun des deux personnages. Pour Moise, des cercles concentriques autour des hanches marquent la jointure du corps. Le sculpteur insiste là-dessus. A celui que l’on représente souvent debout, devant le peuple en marche, dressé et voulant faire sa propre volonté, il a substitué un homme courbé qui remet dans le moulin ce qui est presque l’oeuvre de sa vie. L’homme est soumis et s’incline devant le lieu du travail, le moulin.

Inversement, de Paul, les plis du vêtement mettent en valeur les bras qui recueillent la farine. L’apôtre n’est plus le bâtisseur de communauté, le grand vagabond de l’empire Romain qui profite de tous les réseaux et de toutes les routes déjà en place. Il est comme un meunier, qui met en sac et garde précieusement le fruit de son labeur.

Entre l’un et l’autre des personnages, le sculpteur a tissé des liens. A travers le grain qui devient farine, symbole d’une transformation presque linéaire. A travers le moulin et sa roue, symboles d’un mouvement qui s’accomplit en se reproduisant.

Le grain serait la loi, loi de Moise, qui devient la nouvelle loi. Presque un objet, quelque chose que l’on peut mettre à distance. Non pas ce que l’on reçoit, mais ce que l’on remet. Le geste de Moise est clair. La loi ne lui appartient plus. Alors qu’elle était donnée comme quelque chose d’achevé, elle devient susceptible de transformation, elle devient farine, plus fine, plus malléable, et encore davantage transformable.

Ce qui sort du moulin peut être encore transformé et bientôt devenir du pain. Il ne se mange pas tel quel à la sortie de la meule. Les mains qui le prennent en feront quelque chose. On imagine la table, pour se réunir et se nourrir. On imagine la table eucharistique et le symbole du pain, auquel il faudra associer le vin.

La transformation est linéaire. Mais invisible. Linéaire, elle est un passage, une paques, le grain meurt, il ne pourra plus retourner à la terre, il est écrasé. Broyé. La transformation est irréversible. On ne reviendra pas en arrière. Elle est invisible, elle se passe dans le moulin, dans la hotte, ou du moins cet entonoir qui ressemble à une hotte. Le témoin ne voit rien, peut-être entend il le crissement de la meule. C’est tout.

Le moulin est donc l’objet central. D’un coté, le creuset, là où tout peut entrer, indifférement toutes les sortes de grains. D’un autre, la meule, à peine visible. Et entre les deux la roue. Pourquoi est elle aussi visible, aussi présente?

La roue est ici la seule marque du mouvement, de l’énergie, de l’histoire, de ce qui peut transformer. Rien ne se passe sans la roue. Les commentateurs y ont vu des représentations cachées, symbolisées, du Christ. Mais pourquoi cacher celui qui est parfaitement représentable. Certes, il ne fait pas nombre, il ne s’ajoute pas à Moise ou à Paul. Mais l’iconographie romane ne manque pas de ressources et aurait pu trouver le moyen de rendre le Christ visible.

La roue, c’est d’un coté la répétition et de l’autre la nouveauté. Mouvement qui ne cesse de se reproduire, qui fait du déplacement de l’eau une force capable de transformation. Mouvement qui ne s’arrête jamais. Et c’est la nouveauté de ce Moyen Age qui introduisit des moulins partout, pour le blé comme pour les métaux. C’est même la grande révolution énergétique qui permet un redémarrage économique de grande ampleur. L’histoire se remet en marche.

Moulin mystique donc. Il place au centre de la représentation une interrogation sur l’action de Dieu. Comment celui-ci agit-il? Dans le caché, dans la répétition, dans la mobilisation et la transformation de ce qui est déjà disponible, de l’eau, force et ténacité à la fois. Mais il n’écrase pas, il met en valeur les gestes de l’homme, celui de Moise qui s’incline, qui remet son oeuvre, celui de Paul qui s’incline aussi, mais pour recueillir ce qui lui vient de Dieu. Le tour de force, si l’on peut dire, c’est donc bien de rendre visible l’invisible, tout en le maintenant caché.